Je me souviens : Sanchez Vicario à la nuit tombée

jeudi, 4 Juil

C’était il y a tout juste un quart de siècle. Une éternité pour beaucoup. Il conviendrait bien sûr de raconter aux plus jeunes d’entre nous combien le revers coupé de Steffi Graf confinait au sublime. Leur rappeler aussi que, bien avant l’avènement de Rafael Nadal, l’Espagne comptait déjà en ses rangs la référence absolue en matière de couverture de terrain et de remises défensives invraisemblables, en la personne d’Arantxa Sanchez Vicario.

Mais pour les contemporains des deux joueuses et les aficionados montréalais de la petite balle jaune, le souvenir de ce 21 août 1994 demeure assurément vif. En 40 ans d’histoire au parc Jarry, le tournoi a connu son lot d’événements, d’exploits, de déconvenues, de surprises, de chefs-d’œuvre… Pourtant, jamais un match (une finale a fortiori) n’était rentré dans une telle dimension.

Entamée peu après 14 h, le match n’a connu son dénouement que 6 h 30 plus tard, dans un stade qui faisait soudain son âge, essuyant les intempéries et boudé par une partie du public. Puisqu’il figure un duel, le tennis relève bien souvent de la dramaturgie, et l’ancien antre des Expos offrait somme toute un théâtre approprié pour cette ultime scène qui ne semblait pas accepter de fin.

Le scénario du match, aidé par la météo et la ténacité des deux protagonistes, ménageait un suspense sans précédent. Le premier acte appartenait à l’Espagnole, lauréate déjà deux ans auparavant à Montréal, en un compte de 7-5. La première pierre d’un authentique exploit face à Graf, première raquette mondiale et alors invaincue sur ciment cette année-là.

Pourtant ostensiblement diminuée par une blessure au dos, l’Allemande a réagi en championne dans la deuxième manche (1-6), imperturbable face aux interruptions liées à la pluie (quatre au total) et la combativité admirable de son adversaire.

La finale a alors basculé dans l’épique et l’irrationnel. Pauses forcées, luminosité changeante, interventions de la thérapeute pour Graf, laquelle se procurait pourtant la première des balles de match (quatre, là encore). Parce que les conventions ordonnent qu’il y ait une gagnante (le public en aurait volontiers salué deux), Arantxa est allée cueillir la victoire à la nuit tombée au bout d’un ultime jeu décisif, laissant Steffi en pleurs sur sa chaise.

Ces larmes ne disent pourtant rien de la dignité qui a habité Graf dans la défaite, ne cherchant pas dans ses soucis physiques une excuse quelconque, ayant refusé l’abandon quand celui-ci semblait inéluctable et touchant du doigt le trophée en dépit des circonstances. Les valeureux spectateurs ne s’y trompaient pas en la réconfortant de leurs applaudissements appuyés.

Sanchez Vicario était naturellement associée à cette ovation, elle qui prouvait une fois encore qu’à force de travail et de pugnacité il était possible de renverser des montagnes. Le déroulement tronqué de la finale et l’horaire tardif n’altéraient du reste aucunement son amour pour ce même public montréalais qu’elle déclama — en français — lors du discours protocolaire d’après-match.

Au-delà des symboles et des réactions paroxystiques, le souvenir de ce match évoque finalement une époque où le tennis féminin et ses plus fameuses ambassadrices (Graf, Sabatini, Seles, Sanchez Vicario, mais aussi Navratilova à son crépuscule) volaient la vedette à ces messieurs plus souvent qu’à leur tour, s’appuyant sur ces rivalités qui font le sel romanesque de notre sport.

 

Photo en vedette : US Open

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