Tout ce que je savais qu’elle serait

mercredi, 8 Juin

Texte par: Brigitte Nardella 

À ma sortie du métro ce jour-là, j’étais dans un quartier de Montréal qui m’était parfaitement inconnu.

Je trépignais d’impatience en sortant mon argent de poche pour acheter un billet et accéder au parc Jarry en ce mardi 21 août 1984.

Enfin, j’allais voir Chris Evert Lloyd en action.

En fait, mes plus vieux souvenirs d’elle ne remontaient pas si loin. Quand Chrissie avait triomphé à Wimbledon en 1981, Lady Di était là pour l’applaudir, quelques semaines à peine avant le mariage royal. Deux jeunes reines côte à côte, au sommet de la gloire : voilà mon tout premier souvenir de Chris Evert Lloyd.

Le tennis n’était pas encore sur mon écran radar. Les exploits des Expos, les bons vieux Habs et le tout nouveau Manic monopolisaient toute mon attention à 12 ans.

Ce n’est que deux ans plus tard en regardant à la télé les Internationaux du Canada de 1983 que j’ai complètement craqué. Accro, pure et dure.

Oh, bien sûr, c’est Martina qui avait gagné. Martina était surdouée, puissante, engagée. C’était la meilleure : un modèle parfait pour les « tomboys » comme moi un peu partout.

Mais on ne choisit pas qui on aime.

Parfois dans la vie, on le sait. Gene Kelly ou Fred Astaire. Betty ou Véronica. Chrissie ou Martina. On peut bien apprécier les deux, mais on ne choisit pas qui on aime.[1] On le sait, tout court.

Et maintenant, après une attente qui m’avait paru une éternité, j’allais enfin voir Chrissie jouer en ce mardi 21 août 1984.

Même de loin dans les gradins, toute sa prestance, sa grâce et son style étaient bien en évidence.

Tout ce que je savais qu’elle serait.

Quand elle a salué la foule après sa victoire facile, j’ai voulu la voir de plus près. Ça ne pouvait pas s’arrêter là.

J’ai fait le tour du stade pour trouver l’endroit où les joueuses sortaient après leur conférence de presse.

Quand Chrissie est finalement apparue, une vague de fébrilité s’est emparée de la foule enlignée sur son chemin.

Quelques personnes ont croqué des photos au passage. Elle souriait, mais personne ne disait mot. Mon cœur palpitait. Est-ce que personne n’allait se hasarder à demander un autographe ? Et si elle disparaissait dans la nuit, prenait sa retraite à 30 ans et ne revenait plus jamais ?

Dans cet instant de panique, j’ai osé.

J’ai quitté les rangs pour me planter sur son chemin, marchant à reculons devant son agent de sécurité. « OK, on ne peut pas rater notre chance » j’ai lancé par-dessus l’épaule de l’homme jovial, en tendant mon programme souvenir et un stylo.

Chrissie s’est esclaffée et lui a donné une petite tape sur cette même épaule. « Mon match n’a pas été très long. Je peux m’arrêter quelques instants. »

Alors qu’elle déposait ses sacs, les autres partisans, galvanisés, l’ont encerclée. Elle a signé mon autographe en premier, pour ensuite gracieusement s’exécuter pour tous les autres.

Tout ce que je savais qu’elle serait.

*J’ai rencontré Chris Evert à nouveau lors de son retour à Montréal en 1988 quand la photo ci-haut a été prise. Pour lire l’histoire complète, rendez-vous à http://www.ergosumproductions.com/moments.html

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